30.5.12

Chronos et Kairos


Ateliers de la coquille
Saison 9 - 2011-2012 - n° 15 - 29 mai 2012
Chronos et Kairos

Chauffe en lien avec le temps. 
Plantés entre ciel et terre, trouvez et appréciez cette place. Restez-y jusqu’à vous y détendre et vous dresser en même temps.
Prenez le temps et restez centrés sur la posture tout en écoutant la suite des consignes de la chauffe de ce soir.
Cherchez en vous le Posture de Chronos puis celle de Kairos. 
Puis alternez les 2 postures de plus en plus vite (Chronos, Kairos, Chronos, Kairos…) puis ralentissez jusqu’à revenir à la posture actuelle. 

Ma petite lecture avant de vous lancer (yeux clos)

Chronos 
C’est le temps énorme, 
C’est un dieu,
il dit la chronologie, 
le temps qui passe, 
l’éternité en mouvement, 
il est la Destinée et le Temps
C'est un être immatériel, apparu à la création du monde sous les traits d'un serpent à trois têtes (homme, lion, taureau) enlacé avec son épouse Ananké (déesse de la Nécessité et de la Fatalité) autour du monde-œuf. Ils entraînent le monde céleste dans sa rotation éternelle. Ils sont les géniteurs de Chaos et Éther.
En anglais, il est nommé Father Time (Père Temps) et apparaît sous les traits d'un vieil homme sage avec une longue barbe grise.

Kairos
C’est l’occase, 
le temps mûr, 
le temps précieux
Il dit le séquentiel, l’ondulatoire, le point d’inflexion
Il est accessible à tout moment
Il  est toujours à l'affût et cherche à se manifester
Il se cache derrière Chronos
C’est le temps suprême. 
En créant les conditions de sa manifestation, ça peut être n’importe où, n’importe quand.
Chaque moment peut être favorable pour saisir Kairos 
Le dieu grec Kairos est représenté par un jeune homme qui ne porte qu'une touffe de cheveux sur la tête. Quand il passe à notre proximité, il y a trois possibilités : 
• on ne le voit pas ; 
• on le voit et on ne fait rien ; 
• au moment où il passe, on tend la main pour saisir sa touffe de cheveux et on saisit ainsi l'opportunité. Kairos a donné en latin opportunitas (opportunité, saisir l'occasion).

Maintenant est le bon moment pour agir
À nous d’incarner un instant Chronos et Kairos. 
Bon exercice.



Voici 1 représentation de Chronos dans le cimetière italien de staglieno

I - Chronos
En partant d’un souvenir personnel ancien qui sera votre perspective intime, non révélée (cqfd : on n’écrit pas le souvenir). Il est la trame secrète cachée derrière le récit.
Ce souvenir sera désagréable, horrible, moche, triste, emmerdant. Il sera celui que vous voulez, du dérangeant à l’insupportable, au choix.
Écrire un conte ou une allégorie ou une métaphore de ce “drame” (intense ou minime qu’importe) en prenant Chronos comme arbitre des élégances, figure symbolique, qu’importe.
Chronos est quelque part dans votre histoire, Kairos est caché et n’intervient pas, il est absent.
Chronos est un personnage ou bien il transpire dans le texte (idée+émotion+action bien mêlées) mais n’est pas incarné.
Voilà que j’en dis beaucoup alors que j’aimerai que peu de mots vous envoie l’écriture.

L'allégorie est une figure rhétorique qui consiste à exprimer une idée en utilisant une histoire ou une représentation qui doit servir de support comparatif. La signification étymologique est : « une autre manière de dire », au moyen d'une image figurative ou figurée. (extrait Wiki)


Voici 1 représentation de Kairos, je ne sais pas où. 

II - Kairos
À partir de votre premier récit, vous allez réécrire, changer, poursuivre en faisant intervenir Kairos autant de fois que vous le souhaitez.
Écrivez un vous concentrant sur lui, en l’appelant, en créant les conditions de sa manifestation.
Saisissez la touche et planter de nouvelles touches dans le récit.
Entrer dans l’expérience d’être en connivence avec lui.
À vous Kairos.

III - Si on a le temps…
La soirée s’achevera en poésie.

Chronos et Kairos 1




Chronos 

Il était une fois une femme vaillante, drôle et triste. Sa marâtre avait dirigé sa destinée quand elle était arrivée dans la maisonnée 17 ans plus tôt quand Almira brillait de mille beautés, de mille vertus teintées d’espièglerie. Sauvageonne longtemps laissée seule,  Almira ne savait pas obéir. Une inclination de l’âme que sa marâtre comptait bien corriger.

La guerre dura 9 ans, la marâtre crut à sa victoire quand aux cuisines et au ménage, elle fut restreinte. À chaque tentative de rébellion, sa portion d’aulx et d’oignons à hacher augmentait. Almira devint dure et si sa face cédait, son cœur ruminait. Isolée à l’entresol, personne n’osait l’approcher tant elle puait et grondait à la moindre peccadille.

Les années passaient, sa beauté s’alourdissait, son cerveau enchaînait noirceur sur laideur, vengeances et meurtres fignolés. Les mains calées sur sa tâche, elle gardait le rythme. Le temps n’était plus que monotonie. Enfermée dans son rôle et ses humeurs sombres, aucune tendresse ne trouvait son chemin.

Un jour, passant par là, un camelot en fourneaux, dut lui tenir compagnie durant 3 jours tandis qu’une tempête déchirait les alentours. Tout d’abord, ils s’engueulèrent, comme elle était experte, elle l’emporta et le désarçonna. Méfiant, il l’observa calé sur un tabouret puis avant de partir sous un ciel redevenu transparent et léger, il lui posa cette question: “Pour sortir, te faut-il une porte ?”.

Pendant longtemps,  Almira ignora la question du camelot mais rien n’y fit, elle se mit à tourner de plus en plus vite. Au bout de 6 mois, elle n’y tint plus et commença à remplacer ses idées ténébreuses par des envolées sur la nécessité d’une porte pour sortir. Où ses échafaudages silencieux la menèrent, l’histoire serait bien longue à raconter.


Kairos

Il était une fois une femme vaillante, drôle et triste. Quand elle nous raconte des histoires, nous ne la croyons pas, elle nous fait surtout rire avec son humeur joyeuse et ses trucs rigolos. Elle ne nous raconte une histoire qu’après nous avoir demander à chacun de poser une question idiote. Car Almira est une conteuse et elle affirme que les questions idiotes sont la clef de tout. Moi j’aime bien inventer des questions idiotes même si je ne comprends pas à quoi ça sert.

L’autre soir, elle nous a raconté des histoires de jeunesse quand sa marâtre ordonnée et maniaque lui tombait sur l’esquine au moindre écart. Un jour sa marâtre lui imposa même d’aller éplucher le double d'oignons car elle était sortie dans le jardin à l’heure de la sieste.  Almira avait contemplé la montagne d’oignons avant d'être saisie par l’esprit de la jonglerie. Elle saisit 3 oignons et commença à s’exercer. Au bout de quelques heures, elle se révéla fort douée en jonglerie à 3 oignons et elle se réjouissait de recommencer à la prochaine punition. Sa marâtre hurla et l’enferma à double tour dans sa chambre mais elle avait eu le temps de camoufler 5 oignons dans ses jupons. Quand elle put enfin retrouver la table familiale, elle proposa un petit spectacle de son cru et exécuta une jonglerie à 4 oignons gracieuse et enlevée. Sa marâtre faillit se dérider un instant et son père prit la posture de la carpe médusée. Mais la marâtre avait la dent dure, elle ne rigolait pas avec l’obéissance.

Un autre jour Almira avait préféré dormir sur la terrasse tant le temps était doux. Sa punition fut de nettoyer le grand escalier. Elle mit 3 heures à le faire briller tout en exécutant une danse du balai fort savante, elle acheva sa chorégraphie par une descente sur les fesses de la grande rampe. L’escalier brillait, la marâtre fut satisfaite.

Le soir de cette histoire, j’avais posé cette question : “Pour sortir, faut-il une porte ?”. Almira me regarda étrangement puis éclata de rire et pour la première, elle répondit à une question idiote : “Porte, fenêtre, trou de souris, gouffre béant, ailes de géants, tu n’as besoin que de toi pour sortir.
Le croirez-vous, depuis ce soir-là, je n’ai plus peur du noir.
Catherine

Chronos et Kairos 4





1-    CHRONOS

Je suis suspendue dans le vide.
Si je baisse les yeux, je te vois, Nicolas. Perdu. Seul. Je t’ai abandonné. Ce n’était pas volontaire. J’ai trébuché, je suis tombée, ne me suis pas relevée.
      Je suis suspendue dans le vide.
Il fait noir. Très noir.
J’entends un battement profond, qui vient exploser ma tête, mon corps, il martèle mes tempes. Des sons sourds, lointains. Pas de lumière, pas d’éclat.
      Je suis suspendue dans un vide noir.
Si je regarde au-dessus, je vois des enfants. Aux yeux clairs, aux cheveux souples, plein d’entrain, rebelles, autonomes, libres, fous de vie.
J’appelle. On me répond. On me répond en noir. Il n’y a plus que du noir.
       Je suis suspendue.
       Dans un vide noir.
Mon passé est à mes pieds. Mon futur est dans mon ciel. Mon temps est vertical.
Nicolas, nous étions tendres. Nicolas, lorsque j’appelle, tu n’es plus. Pourtant, nos jeux, nos jeux avides de démence vitale étaient…. Etaient si tendres.
Nicolas.
Nicolas.
Les enfants. Qui êtes-vous ? Si lointains et si proches. Ces yeux. Ces yeux sont ceux de Nicolas. Non- Mon Dieu, à qui sont ces yeux ?
Maman ? Papa ?
      Je suis suspendue dans un vide noir.
Maman ? Papa ? Où est la lumière ?
Il y a la guerre en bas, dans la terre de mes pieds, dans la boue de mes chaussures. Il y a Pépé, à la guerre, il court. Il y a Mamie, toute en noir, qui vend une poule sous son long manteau rapiécé. Il y a toi Papa, qui hurle. Hurle. Hurle. Il y a toi, Nicolas.
Nicolas.
En haut, c’est un rayon de lumière au milieu d’un nuage noir. Il y a ces deux enfants qui me ressemblent tant. Qui chantent une symphonie de sourires.
En bas, il y toi Papa. Qui hurle. Tu as tué. C’est la guerre. Et tu hurles encore.
En haut, cet homme, si doux, aux yeux verts. Non- Nicolas- Ce n’est pas toi.
Tout se confond, tout se mélange.
Et ce tunnel, ce tunnel noir.
      Je suis suspendue dans un vide noir.
Avec un tunnel noir. Et au bout ? Je ne veux pas le savoir.
Nicolas ? Papa ? Maman ? Mon homme doux aux yeux verts ? Mes enfants ?
Le temps est vertical, mon temps est vertical, mon temps, Montand….
« Trois allumettes allumées une à une dans la nuit…. »
Toi, Nicolas, ou, toi, l’homme doux aux yeux verts, allume là mon allumette.
Allume là.

merci au passeur d'image (hardworlds.blogspot.fr)

2-    KAIROS
(Suite……)

      Merci. Il fait flou. Il fait double. Il y a du monde. Mais je suis éblouie. J’ai mal. Les pupilles me brûlent. Mais la lumière est là. Merci Nicolas. Nicolas ? Non- Nicolas n’est pas là. Merci Maman, Papa. Non- Ils pleurent, ils n’y sont pour rien. Merci, l’homme doux aux yeux verts. Non- Tu n’es pas là. Pas encore.
      Mais qui ? Qui a allumé la lumière ?
Qui ? Je ne saurai pas. Ce mystère, cette question, me poursuivra jusqu’au bout, jusqu’au moindre tiroir de mon esprit labyrinthique.
      Mais la lumière est là. J’entends des cris de joie.
      Je sors. Je sors dehors.
Et là, je te vois, je te vois, toi, Nicolas.
Nicolas.
Qu’à tu-donc sur toi ?
Tu hurles : « C’EST CARNAVAL ! »
Toi qui chantes si bien, Nicolas, tu as pris le déguisement de nos chants, dans notre cabane, au fond de l’allée. Et tu chantes:
« Oh Billie Jean, it’s not my lover, she’s just a girl….. »
Et je pleure. Je pleure que tu ne chantes pas : “Oh Marie…….”
Je pleure et je t’arrache ta perruque.
Nicolas. Oh ! Nicolas. Adieu. Nicolas.
      Mes jours, ma vie, mes secondes, battront le tempo d’une tornade sans fin tant que je n’aurai pas trouvé cet homme doux aux yeux verts.
Nicolas. Pars. Pars.
      Je viens de naitre. La rébellion a un sens. La verticalité de mon temps a un sens. Tout a un sens. Le seul sens, plausible à mes yeux, à mon cœur : Aimer. J’ai 9 ans. Et j’ai mal. Si mal. Si mal que j’en perds toute raison. Aimer. Trouver cet homme doux aux yeux verts. Je n’ai plus peur. J’ai vu le noir. J’ai vu le vide.
      Et je mords. Je croque. Je crie. Je cours.
Nicolas. Papa. Maman. Adieu. A chaque recoin de mes jours, je te cherche, toi, l’homme doux aux yeux verts. Tu es là, je le sais, quelque part. Tu es là pour moi, et tu seras à moi, et je serais à toi.
      J’ai 9 ans, et je sais. Je sais que j’ai tort, que je n’ai rien compris, que ma rébellion fait mal, et que toi tu es au bout de mon tunnel. Et que mon tunnel soir sera empli de tes yeux verts. Que ces enfants aux yeux clairs, à la parade dérisoire, seront les nôtres.
      Regardez-moi ! Tous ! Regardez-moi ! Non, je n’ai pas peur ! Je le hurle si fort que j’en tremble !
Il fait soleil. Je le happe ce soleil. Je le mange. Je le savoure, jusqu’à la brulure. Il fait soleil, il fait jour. La lumière est là.
      Je te trouverais un jour. Je te trouverais. J’ai 9 ans, et tout ce que je sais, c’est que je te trouverais, toi, l’homme doux aux yeux verts.
      Au-revoir Nicolas. A Dieu va.

Marie

Chronos et Kairos 2



CHRONOS, KAIROS et ZAO


            Depuis des années, oui des années, Zao s’était préparé.
D’abord trop timide, puis méfiant, parfois presque décidé, longtemps il avait hésité à s’élancer dans le fleuve.
- J’ai le temps  disait-il, l’homme pressé est déjà mort !
Beau joueur, il applaudissait aux succès des autres, les encourageait ou bien les consolait en fonction des décisions du sort à leur égard. Certains pensaient même qu’il avait depuis longtemps franchi le fleuve tant il paraissait bien le connaître.
- Que celui qui n’a pas traversé ne se moque pas de celui qui s’est noyé ! grondait-il lorsqu’un jeune vantard, pour se rassurer, médisait d’un malheureux.
            La blessure au fond du cœur de Zao suintait d’une sanie qui, la nuit, l’étouffait et au matin, il ajustait sa coiffe, ceignait dignement son pagne et partait s’asseoir sur la rive.
- L’eau est jaune et troublée, aujourd’hui le tourbillon à l’aval du grand rocher englouti risque de causer du tracas aux passeurs, prophétisait-il.
Il en avait tant vu, dans ces circonstances, avaient quitté le rivage sans retour…
            Zao, toujours plus conscient des dangers et des pièges sournois que dissimulait la surface si calme de son adversaire, attendait, reculait le moment et sa peur augmentait.
- Pourquoi prendre des risques lorsqu’un peu de patience vient à bout du péril ? se rassurait-il.

            Puis arriva Maryam, au sourire si blanc, aux seins pleins de promesses. Zao crut se noyer dans la chute de ses reins mais il n’en montra rien.
- Es-tu le fameux Zao ? demanda l’innocente.
- Je suis celui que tu dis, que puis-je pour ton bonheur ?
- Que les dieux soient loués, enfin je t’ai trouvé. Toi seul m’a-t-on dit es capable de me sauver.
L’angoisse saisit Zao, sa blessure gémit.
- Oui ? répondit-il sobrement.
- Tu es le plus grand franchisseur de ce fleuve, ta réputation a coulé avec lui jusqu’à la vaste mer. Tu dois m’emmener avec toi de l’autre côté ou bien je vis mourir et un malheur terrible dévastera ces rives.
Comment dire non à ces yeux pleins de larmes et de confiance candide ?
- Tu pourras me demander tout ce que tu voudras… insista l’ingénue.

(Fin du temps d’écriture imparti… 30 mn)

(suite)

- Sache, jeune fille, que jamais la volonté seule n’a suffi pour vaincre ces flots terribles. Sans l’aide des dieux, rien ne sera possible. Va ! Laisse-moi seul, je dois les consulter. Le moment venu je te ferai mander.
J’ai sauvé la face pensa Zao tristement. Une fois de plus. Mais pour combien de temps et quel en sera le prix ?
Il prit le chemin du rivage, celui que tant de fois déjà il avait parcouru, dans un sens, puis dans l’autre et sans que jamais la moindre goutte d’eau n’ait touché ses orteils. Il s’assit sur sa pierre, celle que certains déjà respectaient comme un trône et, d’un regard éteint, il embrassa le fleuve. Un détail vint pourtant questionner son cerveau. Trois fois rien de plus qu’un tourbillon nouveau, quelques bulles en surface, là, près de l’arbre mort. Zao, intrigué, s’approcha et, curieux, plongea la main dans l’onde noire. Ses doigts s’accrochèrent à une sorte d’algue qu’il tira en arrière. Une touffe émergea, accrochée à un crâne, puis le corps tout entier d’un jeune homme noyé. Pas tout à fait noyé, Zao s’y connaissait. Il fit tant et si bien, réunit tout son art acquis au fil du temps, jusqu’à ce qu’à force de cracher, de tousser, de gémir, l’adolescent finisse par revenir à lui.
- Maryam ! s’exclama-t-il en guise de premier cri.
- Qui es-tu mon garçon ? le questionna Zao, d’où connais-tu Maryam ?
- Pour elle j’ai choisi d’abandonner les miens, rompant la tradition plusieurs fois centenaire qui interdit notre union. Je dois la retrouver, la ramener chez elle de ce côté du fleuve et demander sa main. J’ai bien cru que jamais je n’y parviendrais et grâce à toi, vieil homme, je suis ici et en vie. À jamais sois-en remercié.

            Ainsi les dieux en avaient-ils décidé.
Zao couvert d’honneurs n’eut pas à traverser. Il comprit qu’à chacun échoit sa destinée lorsqu’il sait la saisir. La sienne était la gloire mais pas celle qu’il croyait.

Alfred


Chronos et Kairos 3




Première partie : l'allée 

La demi-lune frappait son rayon oblique sur la modeste allée de béton sertie de minuscules pierres qui balisaient le chemin. 
L'allée, d'une quinzaine de mètres environ, séparait le jardin en deux dans le sens de la longueur et partait d'une terrasse couverte jusqu'au grillage du jardin voisin. 
La vitesse à laquelle je m'apprêtais à emprunter ce chemin reflétait l'urgence de la situation, élevée, lumineuse, comme celle de ces rayons solaires renvoyés par l'astre lunaire. Ils parvenaient jusqu'à mon coeur touché, meurtrie, brisé en deux. 
Ne pas être là. Etre ailleurs. 
Pourtant, je posais mes premiers pas sur le béton hurlant avec, comme évidence, le sentiment d'être le fauve d'une cage fermée à double tour. 
J'étais là. Ne pouvait qu'être là et voulait être ailleurs. Arriver au bout de l'allée ne changerait pas grand chose à l'affaire : La perspective, certes différente, de la maison éclairée ne modifierait aucunement ce qu'il s'y passait, et qui m'avait poussé vers l'extérieur. 
L'allée, allez-retour ne faisait qu'empirer le destin immobile, statut du commandeur, qui s'avançait vers moi et dont je ne réchapperai pas. 
Le parcours brillant, le froid vif de la nuit statique saisissait mon corps, dérivait mon cerveau vers une douce sensation limbique de glace, puis, 10, 20 secondes plus tard, le cortex se remettait à pédaler, à augurer d'une douleur impossible, d'une colère atroce. Celle d'une femme, innocente, condamnée et jugée, hurlante, implorant sa bonté, 2 bras dégoulinant sur les barreaux d'une cellule puante. 
Le temps, celui des premières minutes était le pire bourreau .. celui des mois et des années à venir, le meilleur allié, jouant d'opportunités qui lui étaient, là, maintenant, sur le béton de l'allée lumineuse et nacrée, encore totalement inconnu.

Seconde partie : la recette du nettoyage cellulaire 

Pour un bon nettoyage cellulaire, ne prévoyez rien à l'avance, ni plan sur la comète, ni réservation. Il faut prendre la cellule à froid, sans qu'elle ne soit, ni échauffée, ni prévenue à l'avance. Aucune de vos cellules, avec ou sans barreaux (car il y en a de plus libertaires que d'autres) ne doivent savoir.
Pour bien faire, vous même devez être hors du coup. Ne vous prévenez donc pas. Motus ! 
Où que vous alliez dorénavant, une fois arpenté le calvaire qui va et vient de la terrasse au grillage, emportez avec vous un peigne en nacre et une petite fiole d'huile de grenade. 
La nettoyage, lorsqu'il s'imposera à vous, celui qui éclatera les barreaux d'acier, sans même avoir du préparer des mois à l'avance votre entreprise à coup de lime, nécessitera le peigne et l'huile. 
Dernier détail, gardez vous poils et vos cheveux, au plus que vous le pourrez. Ne vous rasez plus, même si vos jambes, votre entre-jambe, la grotte sous vos bras, doivent sentir la luxure et l'abondance. 
Le nettoyage cellulaire vous cueillera un jour .. loin, très loin de vos angoisses existentielles. 
Alors, alors, vous verserez quelques gouttes de la précieuse huile sur les dents alignées de votre peigne nacré, puis vous peignerez, lentement sagement, comme Pénélope, tout ce que votre corps compte de poils. 
Vous complètement nue, au soleil, une fois peigné à souhait, verserez dans le creux de la main le reste de la fiole et vous enduirez, encore et encore, jusqu'à ne plus sentir en vous que le vent doux et léger dans les feuilles d'un grenadier. 
Ne vous étonnez pas si quelques mois plus tard, poussent à vos oreilles deux superbes grenades décoratives. 
L'homme qui les reconnaitra saura qu'en vous demeure une joyeuse bande de cellules, débarrassées de la colère et la tristesse des soirs de demi-lune.

Yves

24.5.12

Atlas 4


Paddy

merci à www.kanatha-aki.com pour la belle photo

Paddy était perdu. Dans cette ville inconnue où seuls des militaires étaient présents, il ne savait que faire. Devant les portes de l’aéroport, gardées armes aux poings, il ne pouvait que risquer l’arrestation. Il longea les grilles à la recherche d’un endroit où passer la nuit lorsqu’il perdit pied et se sentit chuter.
Sa chute fut déroutante car elle ne s’arrêtait pas. Il semblait être dans un puits, un puits sans fond, dont les parois semblaient laisse apparaître par instants de petites auréoles bleutées. Il n’osa pas crier, de peur que les soldats ne l’entendent et ne l’arrêtent. Paddy ne se sentit pas non plus envahi par la peur, après les tranchées, les bombes et les copains qui tombaient ; ce puits sans fond frôlait la délivrance. Il craignait juste le moment où il toucherait le fond car ses pieds nus déjà blessés ne s’en remettraient pas. Il pensa à l’Irlande, son pays natal, à son village le long du lac, à sa mort potentielle, s’il devait s’écraser sur ce fond inconnu. Il pensa à son père, à ses journées de pêche à la truite saumonée où le temps se suspendait dans ces contrées féeriques où l’irréel côtoie le concret. S’il mourrait maintenant, il ne reverrait pas Magdalena, sa fiancée d’avant le cauchemar.

Il sentit soudain un souffle froid venant du bas – ou du haut – il ne savait lus dans quelle position il se trouvait. Le froid se fit saisissant et il sentit ses jambes s’engourdir. Il ne put réprimer un cri de douleur lorsqu’il se fracassa contre le sol. Son pied gauche lui sembla absent et il voulut crier à nouveau mais sa gorge fut immédiatement inondée d’eau. Désespérément, dans un sursaut de besoin vital, il prit appui sur ses pieds ce qui lui provoqua une douleur fulgurante et se propulsa vers le haut, afin de sortir de l’eau. Il nageait le plus vite possible en direction de la surface, et se sentait de plus en plus étourdi. Ses yeux se voilaient et son cœur semblait sur le point de rendre l’âme. Paddy se sentit dépossédé de lui-même et eut une étrange sensation de légèreté. Alors qu’il s’apprêtait à quitter sa vie, l’air s’engouffra dans ses poumons et le brula jusqu’au seuil de son esprit.

« Vivant » hurla Paddy « Je suis vivant !!»
Il déchanta vite. La nuit tombait, bien qu’éclairée par une lune. Non- par 2 lunes. 2 lunes rousses, aussi rousses que Magdalena. Il était seul, perdu au milieu d’une immensité d’eau. Pas un rivage en vue, pas une barque. Et ces 2 lunes qui le narguaient.
Son pied ne le faisait que trop souffrir, et il fut tenter d’abandonner et de laisser happer par l’eau gourmande et avide.
Et puis, non, ce serait trop bête. Il rassembla le peu de forces qu’il lui restait, et nagea, nagea, nagea……
Au bout d’une longue et douloureuse éternité, il s’effondra sur des galets, et s’endormit. De douleur, de fatigue, et d’accomplissement.

Son pied le réveilla, il lui sembla qu’il n’avait plus qu’un amas de chair sanguinolente pendant à sa jambe. Le jour pointait, et l’on voyait, au sud et à l’ouest, 2 magnifiques levers de soleils. Il s’assit sur les galets et observa les alentours. Ce paysage lui était familier. Un peu trop familier. Nom d’une Guinness ! Il était chez lui. Mais oui, du côté de Clonbur, entre les 2 lacs. Mais…. Que signifiaient ces  2 soleils ? Et s’il voyait bien la maison de Pattinson surplombant les lacs, il ne voyait pas la route l’y menant.
« J’ai perdu la raison » pensa t-il «  Finalement les tranchées ont eu raison de mon esprit. Tout cela n’est qu’illusion. » Mais sa douleur le ramena bien vite au réel.
Il se laissa tomber et ferma les yeux. Normalement, au lever du jour, les premiers pêcheurs arrivaient ; surtout de ce côté-là, où les berges étaient praticables. Quelqu’un allait bien le trouver….

Lorsqu’il ouvrit les yeux, son corps était parsemé de minuscules pieds de couleur verte. Pas de corps, pas de tête, pas de mains, mais des pieds. Une multitude de minuscules pieds lui courraient dessus. Il cria, et tenta de se relever mais la douleur le cloua au sol. Perdu, désemparé, il se laissa faire et, avec stupeur, vit ces petits pieds agiles courir chercher du bois, et des liens, et des feuilles, et de l’eau, et, et, et…….. Lui faire un bandage, non sans avoir appliqué une sorte de mixture. En quelques minutes, Paddy était doté d’une jambe de bois, sculptée à la manière d’une œuvre d’art. Et sa douleur avait disparue. Il demanda aux pieds qui ils étaient, et, non sans surprise, entendit un pied, qui avait le petit orteil aussi imposant que le gros, lui répondre :
« Eh bien, nous sommes les pieds-bots, mon Paddy »
Paddy resta bouche bée. Le pied reprit :
«  Ben quoi, tu croyais qu’on allait te laisser aller retrouver Magdalena dans cet état là ? Tu rêves mon Paddy »
« Euh … » fit Paddy « mais…euh… vous sortez d’où ? Enfin je veux dire, vous êtes qui ? Enfin, euh…. »

« Mon Paddy, faut bien que tu te rentres ça dans ta caboche. Toutes vos histoires au pub, après la 3° Guinness, elles sont bien fondées sur quelque chose. Tu crois pas ?
«  Euh… ben, si, sûrement »
« Bon, alors en route mon Paddy ! File chez Pattinson ; ce vieux fou te ramènera chez toi ! »
Et tous les petits pieds disparurent
« Euh… merci ! » hasarda Paddy.

Il se mit en route, sur sa jambe de bois, vers la maison du vieux Pattinson. Les 2 soleils brillaient à l’unisson, et arrivé au seuil de la maison, il vit un étalon, à la robe verte, attelé à une charrette. Il entendit une voix rauque et enrouée l’interpeller :
« Ben mon gars, t’es d’retour ? »
« M’sieur Pattinson ? Où êtes-vous ? Je vous vois pas ! »
« Ben r’garde donc j’tiens la carriole pour t’ramener au bercail. »
Paddy se frotta les yeux, c’était bel et bien le cheval qui parlait.
Il monta dans la charrette, non sans demander au cheval comment se faisait-il qu’il parlât et qu’il soit vert.
« Arrête donc tes âneries mon gars » lui répondit l’animal « tu sais bien »
Paddy se tut alors, réfléchissant à ce que, justement, il pouvait bien savoir.
La carriole se mit en route jusqu’à sa maison à Oughterard. Il aperçut au loin le toit de chaume et vit qu’un des deux soleils disparaissait. Avant qu’il n’ait le temps de réaliser, le cheval avait disparu et il marchait, seul, claudiquant sur le sentier de sa maison.
Arrivé devant la porte, il vit ses copains qui lui lançaient :
« Ben Paddy ! T’es en r’tard pour la pêche ! On t’attendait, là. Tu fricotais encore avec la Magda, hein ?! Raconte ! »

Marie

22.5.12

Atlas 3



Une histoire racontée à l'oral ponctue chaque mini-chapitre

1
Elle était épuisée. Ses yeux rougis de fatigue, quittèrent la carte d’état-major qu’elle avait sortie pour retrouver sa trace. Ses vagabondages sur les routes et chemins de ce land perdu au nord de l’Allemagne l’avait glacée jusqu’aux os. En retrouvant l’usage de la marche, elle redonna un peu de vie à sa carcasse courbée. Elle salua la statue d’Éléonore d’Aquitaine en sortant de la bibliothèque.
2
Elle se dirigea comme une automate vers le pub. Reviendrait-il ? Entier ? Joyeux comme avant ? Elle aimait y croire mais elle avait aussi appris à se taire, à devenir souris grise, rate de bibliothèque transparente et solitaire, buveuse nocturne d’une Ale ou deux. Seules, les contemplations des cartes géographiques et historiques lui permettaient d’ouvrir à nouveau les vannes de son imagination qui reprenait quelques couleurs : verte pour les forêts ; bleu pour les mers et fleuves qui se joignent.
3
Hier, elle s’était embarquée pour Madrid. Elle avait suivi du doigt la route du sud, celle qu’ils avaient suivi ensemble il y a 7 ans pour rallier Séville. Elle avait retrouvé l’odeur des cuisines à l’ail, la chaleur des pierres, la fraîcheur des fontaines. Elle s’était arrêtée longtemps sur Guadalajara. Ah la la, elle avait souri, même rougi aux souvenirs de leurs ébats. Ses vertèbres s’étaient relâchées. Ce jour-là, elle avait oublié de saluer Éléonore, oublié le pub pour courir jusqu’au bus.
4
Aujourd’hui, accoudée au pub, elle observe ce soldat qui semble attendre près de la vitre. Son manteau posé sur ses jambes, cache mal sa jambe blessée. Ils doivent avoir le même âge. Si cet homme n’avait pas l’air de tant souffrir, elle oserait l’aborder et l’inonder de questions sur les possibles, les croisements, jusqu’à lui. Elle aurait imaginé mille détails et l’espace de ses yeux se serait éclairé, l’homme aurait fini par décrocher un sourire.
5
Le lendemain en arrivant à la bibliothèque, un soleil indécent appelait toutes les libertés comme celle de boycotter ses atlas et ses chemins de chimères pour partir vagabonder jusqu’au parc à la sortie de la ville. Depuis la plateforme du bus 27, elle suivait l’envol des avions. Vers l’ouest, aucun intérêt, il n’est pas là-bas, un autre quitte la terre vers le sud, vers lui, pense-t-il à elle ? La guerre était terminée depuis quatre ans et aucune nouvelle. Autour d’elle, on s’inquiétait pour sa santé mentale alors elle les fuyait en inventant en permanence mille occupations.
6
En arrivant au parc des Falaises, elle se dirigea vers la zone interdite, un lieu maudit depuis des siècles. On raconte encore aujourd’hui la première malédiction quand la terre s’est ouverte pour laisser la mer envahir l’ancienne ville. Depuis, les hommes lui tournent le dos et la laisse gronder en bas des falaises. Elle était prête, elle irait la voir, elle se sentait aimantée et elle serait enfin folle aux yeux de tous. Elle avance, riant aux éclats, ignorant les mains qui tentent de la retenir, la foule qui menace, elle avance tendue vers son but, rien ne pourra l’arrêter.
7
Quand elle déboucha devant l’immensité bleue, elle s’aperçut que les falaises n’étaient qu’une pente brutale où des échelles de bois et de cordes pendaient ça et là. D’autres hommes avaient franchi l’interdit ou bien étaient-ils arrivés par bateau. Elle descendit facilement mais rendue sur la grève sablonneuse et piquée e rochers, elle n’aperçut rien ni personne. Seules les vaguelettes clapotaient. Elle marcha longtemps, très lentement, les yeux aux aguets, puis de plus en plus absents puis résignés, il n’y avait rien. Quand elle crut apercevoir au loin une ombre sombre cachée derrière un rocher, elle hésita à s’animer mais sa morosité coutumière eut le dessus. Elle s’arrêta.
8
Pourquoi déranger cet homme ? Elle avait essayer de l’appeler, de courir vers cette ombre de plus en plus nette qui s’enfuyait dès qu’elle s’approchait. Il avait choisi ce lieu isolé, il devait avoir de bonnes raisons de la fuir. Pourquoi chercher à le rencontrer ? Quand elle retourna vers les échelles, elle les trouva enroulées à quelques mètres du sol, impossible de remonter. Faite comme un rat loin de sa bibliothèque, si le jeu de mot l’amusa, elle sentit en même temps monter la peur. Où se cachait-il maintenant ?
9
L’homme tapit derrière les rochers la regardait s’affoler, tourner comme une toupie laissant ses cheveux longs claquer sur ses épaules, il observait ses mains qui s’envolaient vers le ciel, elle ressemblait une chamane invoquant la déesse-mère. Il la buvait des yeux, la salivait d’avance, il reculait le moment où il sortirait de l’ombre où il apparaîtrait à contre-jour où elle ne le reconnaîtrait peut-être pas. 

Catherine

Atlas


Ateliers de la coquille
Saison 9 - 2011-2012 - n° 14 - 15 mai 2012
Monde - Terre


Chauffe des scribes (empruntée à la danse des 14 muscles du TFH)
Chauffe en musique avec Paulo Costa qui bossanove Toulouse (à écouter sur uwall.fr). 
L’heure est au déménagement, sur le sol quelques fonds de bouteilles… elles seront vos partenaires de chauffe, à vous de les animer. 

1 - Michelin
À partir d’un atlas route de l’Europe (1991;-), j’ai découpé des carrés de 7,8 x 7,8 cm.
Sur un recto se trouve un aéroport sur le verso, il n’y en a pas. Bien sûr comme nous sommes en France, il y a des exceptions. Une carte recto montre 3 aéroports, une autre 2.

Au verso nous sommes sur des petits bouts de terre sans aéroport (c’est fou le nombre d’aéroports qui sont apparus depuis 21 ans). Une seule en laisse entr'apercevoir un, à vous de l’ignorer ou pas. Une seule montre un bout de plan de ville.

Distribution d’une carte à chacun.
Temps d’observation de la carte silencieuse.
Vous reconnaissez le lieu ou pas, vous pourrez en profiter pour nous entraîner dans vos souvenirs ou pas…

Premier tour
Dans le chapeau nos prénoms, chacun son tour nous tirons le maître du tour.
Le maître du tour nous raconte une histoire issue de sa carte verso (celle avec l’aéroport). Son histoire durera exactement 1 mn et citera 3 éléments de la carte (ville, route, relief, cours d’eau, couleur…), le reste de l’histoire est libre. Une fois l’histoire dite, la nôtre commence. 
L’histoire de l’autre va-t-elle inspirer, déranger, s’envoler ? 
Laissons courir le stylo.

Fragment, récit, prose ou poésie, un texte arrive, vous êtes le guide et l’observateur qui cueille et recueille ce qu’il trouve sur son chemin.
Vous êtes libres de varier les styles en cours d’écriture.
La tonalité générale se situe autour de l’errance, du mouvement et de l’aléatoire. À vous de laisser flotter cette musique en plus des autres consignes durant l’écriture.
Nous cherchons durant cette écriture une continuité, un lien voire un voyage…

Second tour
On remet dans le chapeau nos prénoms, tirage du maître du tour.
On redistribue les cartes, on observe le verso.
On reprend la même consigne : l’histoire est improvisé à partir d’un seul nom inscrit sur la carte.
Temps court : 30 sec.

Nos textes (style libre) narreront une balade imaginaire dans ce lieu où il se produira un petit ou un grand événement.. Cette fois-ci nous ne cherchons pas à produire une continuité.
10 balades vite écrites, 3 mn par histoire.

Réécriture
En buvant le fond de bouteille de votre choix

Atlas 1



- Il faut trancher ! Cette situation est totalement insupportable. Décidons une bonne fois pour toutes. Je vais tirer à pile ou face et celui qui n’est pas d’accord est libre de choisir son propre chemin.
Tous savaient que Kurt avait raison pourtant personne ne souhaitait réellement quitter cet endroit qui les avait accueillis. Mais comment prendre le risque de voir leurs hôtes exécutés pour les avoir cachés, nourris et soignés ? Mais comment choisir d’aller vers la mort avant qu’elle ne vienne vous cueillir ?
Le groupe hétéroclite d’évadés va-nu-pieds fuyait ses poursuivants depuis des jours et des jours. Un Juif Allemand, un Irlandais, un Français, un Grec et quelques autres. Affamés et grelottants mais toujours bien vivants, ils rêvaient de leurs pays, de leurs familles, leurs fiancées. Comme tous les soldats perdus dans toutes les guerres du monde.
- Pile on monte au Nord, vers le fleuve qu’il faudra traverser ; face on file au Sud vers les montagnes.
La piécette tourbillonna dans un instant d’éternité sous le regard des hommes en apnée. Ceux qui ne savaient pas nager imploraient les montagnes et ceux qui n’avaient jamais vu la neige rêvaient du fleuve inconnu et terrible.
La pièce roula sur le sol et Kurt l’arrêta brutalement sous sa semelle impie. Trois témoins se précipitèrent. Alexandrou le Grec se releva en se signant à la mode orthodoxe.
- Face ! annonça-t-il. La perspective de retrouver des montagnes lui rappelait son monastère accroché au sommet acéré du mont Silo. Il voulut voir dans la décision du sort un message divin lui annonçant son retour au bercail
Déjà, Kurt reprenait la parole.
- Vous savez tous ce que cela signifie. Paddy ne pourra pas franchir les sommets avec sa jambe invalide et il ne peut pas rester ici derrière nous…
Le jeune Irlandais pleurait sans bruit. Il connaissait le dilemme ainsi que son issue.
- Guys, je sais que vous en aurez besoin mais j’aimerais avoir droit à un dernier coup à boire. Please
Alexandrou extirpa alors une flasque cabossée de sa poche et la tendit au malheureux.
- Raki. Ça vient de mon pays. Tu seras toujours dans mes prières.
Paddy but goulûment puis se leva douloureusement et sortit sans se retourner. Les autres hommes se levèrent à leur tour et regroupèrent leurs pauvres affaires dans un silence lourd.
- Allons-y ! ordonna Kurt et tous le suivirent.
Au milieu de la cour de la ferme, un tilleul majestueux offrait son ombre réconfortante mais nul ne songea à s’y rafraîchir. Sa branche maîtresse portait un fruit macabre ; Paddy s’y était pendu pour protéger leur fuite. Il ne resterait aux fermiers qu’à dire qu’ils l’avaient lynché pour détourner tous les soupçons.
Les hommes partirent le cœur gros et chacun se demandait s’il aurait le même courage.
L’instinct de survie reprit ses droits et ils filèrent vers le Sud en prenant soin d’effacer leurs traces.
Alexandrou marchait en égrenant son chapelet de laine, extatique. Il venait de noter gravement le nom de Paddy sur son carnet de prières à la suite de la trop longue liste de ses amis morts durant cette interminable guerre. Il avait fait le vœu de prier pour eux tous les jours que Dieu lui accorderait et il n’y avait jamais dérogé. Si la grâce de la prêtrise lui était dévolue, il leur offrirait chaque jour une place dans la liturgie.
Il avançait en évoquant les chants, l’encens, les cierges. Il priait en marchant, il marchait en priant. Sa poitrine s’emplissait d’une joie dont il avait presque honte. Il oubliait la faim, les privations, les souffrances et la mort. Il était en chemin vers lui-même et vers Dieu. Il rayonnait d’amour.
Alexandrou n’entendit pas la balle qui lui fit exploser le cœur.

Alfred

Atlas 2



En Allemagne, pendant la guerre : chemin de croix pour un déserteur aux pieds nus qui arrive à l’aéroport.

L’homme entre dans une grande salle jaune en forme d’oiseau. Il apperçoit d’autres hommes, qui montent en silence, un grand couloir aux milles marches roulantes. Profitant que l’un d’entre eux allume une cigarette, le déserteur vide une grosse valise Delsey, il se cache dedans.

Dans la soute de l’avion, l’homme sort de sa valise, imagine le ciel bleu qui l’attend et les vieux copains d’avant au bord du lac. Un gros sac en cuir noir attire son oeil : smoking de marque et parfum Hugo Boss, de quoi atterrir en grandes pompes pour mieux passer la douane !

Aéroport d’Ivalo.
Le visage de Paddy ne trompe pas, pourtant il faut avoir l’air : l’air de rien. Qui sait seulement ce qui se cache dans ce coeur de Paddy ? Le problème, pense Paddy, quand on prend un avion en cavale, c’est qu’on ne sait ni où l’on atterrit, ni ce qui nous attend après.

 Un Pub dans Ivalo.
 Un pub est toujours un bon endroit pour réfléchir, planifier, s’organiser, anticiper, planifier ... Paddy s’installe en terrasse. Que faire ? Que dire ? Où aller ? Qui voir ? Prendre une départementale  ? Paddy n’aime pas les départementales. Ah Existence ! Existence ! Sans papier pas d’Existence : pas d’identité ! Et, sans identité : pas de vérité. Sans vérité : pas d’essence. Et, sans essence : pas d’autoroute .... Paddy doute ...

Mais la mort n’est pas encore là. Le soleil est brillant, personne ne parle ? Ah si : 

-       « One beer please ! »  

«  Il sera  tant de trouver un chemin à l’heure de l’addition, pense Paddy, faudra bien courir encore de toutes façons » 

Paddy déguste. Littéralement et gustativement. Dé-gus-ta-tion, c’est quand même bon !

Et puis Paddy s’enfuit encore : il court très fort ! Jusqu’aux falaises, jusqu’aux rochers. La mer est magnifique. Pendant une belle semaine, Paddy regarde les vagues. Parfois il les comptent, parfois il les sautent, toujours il les admire. Poissons, crustacés, sable fin... Paddy vit, re-vit. Un peu ! Beaucoup ! Il cherche son avenir il oubli ses souvenirs. Il a connu l’isolement il découvre la solitude. Presque joyeux.

Un mois, puis des mois passent. Paddy se demande pourquoi les hommes, eux, ne passent pas. Existerait-il un endroit sur cette terre sans trace de citoyens, même cons ?

Le matin, un dauphin vient dire bonjour à Paddy. C’est devenu une habitude. Paddy se confie souvent au dauphin.

« Pourquoi, demande Paddy au dauphin, jamais personne ne vient par ici ? Moi, je crains la civilisation de part ma situation, mais la civilisation, pourquoi ne vient-elle pas par ici : il y a tant de poissons, de  vie, de beauté ? »

Le dauphin raconte a Paddy la fameuse légende.

« Les hommes en veulent à la mer, depuis des siècles et des siècles. Ils lui en veulent d’avoir ronger la terre. Leur Terre ! Ils ont fait un pacte avec les rochers, celui de ne jamais plus aller à la mer, dans l’espoir qu’un jour, la mer se retire : pour toujours ! Et, leur action n’est pas sans conséquence, continue le dauphin, nous avons déjà perdu de nombreux kilomètres : la mer se retire vraiment : les poissons reculent dans l’océan. Il se dit même que nous rejoindrons Ringue en mer du nord. Ringue, là où les gens s’ennuient, s’ennuient, s’ennuient. »

Cette nuit là, Paddy s’endort plein de rêves. Les étoiles brillent et Dieu vient parler à Paddy dans la nuit. Le matin, quand Paddy se lève, il est encore plein de rêves : il connait son destin. Tout son chemin, sa souffrance comme ses joies, ont un sens pour Paddy : il appelle son ami le dauphin et lui dit :

- « nous allons partir en mer du nord mon ami. Nous voyagerons tous les deux, tu m’emmeneras à Ringue, au pays où les gens s’ennuient. Il est temps pour moi de quitter cet endroit, de me quitter moi, même, moi Paddy : dorénavant je serai Alexandru. Alexandru-le-prêtre. Le prêtre de Ringue : nous danserons, nous chanterons, à la gloire de Dieu, à la gloire de Ringue, ma paroisse sera chaque jour en fête et ainsi,   les gens de Ringue ne s’ennuieront plus jamais....

-       « Heu.... moi je préfère le sud, dit le dauphin. On dit que les mammifères de Ringue ne sont pas très sympas... Va pour t’emmener, cela me fera un  beau voyage, je te déposerai : mais ne comptes pas sur moi pour rester avec toi dans ta paroisse! »

- « Marché conclue, merci mon ami ! Allons nous en dès maintenant, à grandes eaux,  ah Ringue : ma Terre Promise !!! »

Soleen